Bad Bunny au Super Bowl : culture, identité et résistance portoricaine

Ce texte propose une réflexion personnelle et culturelle sur le spectacle de la mi-temps du Super Bowl de Bad Bunny, analysé à travers une perspective portoricaine. En décodant les symboles, les références historiques et les choix artistiques de la performance, l’auteur montre comment ce moment médiatique dépasse le divertissement pour devenir un acte de visibilité, de mémoire et de résistance. Dans un contexte où les communautés latino-américaines sont encore marginalisées et criminalisées pour leur langue et leur identité, ce spectacle a représenté un puissant moment de reconnaissance collective.

FRANK'S BRAIN

Franklin López

2/9/20264 min temps de lecture

En 1988, j’étais à Boston pour m’inscrire à l’université.

J’étais alors en secondaire 5. Il faisait froid. Je logeais chez des amis portoricains qui habitaient près du Boston College. On attendait le train dehors — le T, comme les Bostonnais tiennent absolument à l’appeler — on avait bu un peu, on riait, on parlait fort… en espagnol.

Trois gars à gros bras se sont approchés de nous. Trois gars blancs de Boston.

L’un d’eux s’est approché en nous conseillant de ne pas parler espagnol ainsi parce que son ami est « très instable ». Je me souviens de lui avoir demandé ce que ça voulait dire et d’avoir eu comme réponse, un visage agressif trop près du mien : « Tu veux vraiment le savoir ? »

C’est là que mon éducation a commencé.

Jusque-là, je pensais que j’étais blanc. J’avais été élevé comme ça. On m’avait appris que les Portoricains étaient des citoyens américains, qu’on faisait partie de ce pays. Boston — et plus tard l’université — m’a très vite détrompé. J’ai compris que non seulement je n’étais pas blanc, mais que peu importe ce que disait mon passeport, je ne serais jamais pleinement accepté comme « Américain ».

Ça a été une leçon difficile.

Et à l’époque, on n’avait pas Bad Bunny.

Avançons jusqu’au spectacle de la mi-temps du Super Bowl.

Ce que Bad Bunny a fait sur cette scène, ce n’était pas juste une performance. C’était un essai culturel. Un argument visuel. Un projet de réappropriation.

Dès la toute première image, on est à Porto Rico — sans aucune ambiguïté. Des murales. Des dominos. Des piraguas. Des champs de canne à sucre. Le jíbaro. Le chapeau pava. Le coquí. Des petites maisons en ciment avec des fenêtres Miami, exactement comme la maison de ma grand-mère. Ce n’étaient pas un look latino générique. C’était précis. Intime. Habité.

La canne à sucre n’est pas là parce que c’est joli. Elle est là parce qu’elle dit la vérité : le vol des terres, la monoculture imposée par l’empire, le travail qui nourrissait des marchés ailleurs tout en épuisant les gens et la terre chez nous. Les dominos ne sont pas là comme décor. Ils sont là parce que la vie portoricaine est sociale, bruyante, collective — parce qu’on débat, on rit, on se parle fort, et on reste connectés à travers des jeux qui ont l’air simples jusqu’à ce qu’on réalise à quel point ils sont stratégiques.

On voit aussi la diaspora. Les salons de barbier et les bodegas de New York. Les prêteurs sur gage. Les tacos de Los Angeles. Pas parce que la culture portoricaine est « mêlée », mais parce que la migration fait se rencontrer les cultures et en crée de nouvelles. L’identité portoricaine ne reste pas figée sur l’île — elle bouge, elle s’adapte, elle survit.

On a vu la joie. Le coco frío. La plena. La salsa. La danse. Les mariages. L’amour. Une musique qui ne vient pas du confort, mais des gens qui créent quelque chose de beau, quand même.

Et on a vu la douleur.

Les poteaux électriques qui s’effondrent — un rappel direct de l’ouragan Maria, quand le réseau a lâché, pas seulement à cause de la tempête, mais à cause de décennies de négligence, de corruption et de privatisation. Des gens sans électricité pendant des mois. Des hôpitaux en crise. Des personnes âgées qui meurent. Ce n’était pas qu’une catastrophe naturelle. C’était un abandon politique.

On a vu Hawaï évoqué comme un avertissement, pas comme une métaphore. Un rappel que la colonisation ne finit pas — elle change simplement de tactique. Accaparement des terres. Vol de l’eau. Spéculation immobilière. Abris fiscaux pour les riches. Déplacement pour tous les autres. Ce qui s’est passé là-bas peut arriver — et arrive — à Porto Rico.

Et puis, il y avait le drapeau.

Pas n’importe lequel. Un drapeau portoricain avec un bleu plus pâle — un signal discret associé au mouvement indépendantiste. Pas crié. Pas expliqué. Juste brandi. Si tu sais, tu sais.

Tout ce spectacle marchait sur une ligne fine entre célébration et critique, fierté et contradiction. J’ai eu mes malaises. Je les ai encore. Certaines images penchaient vers un machisme usé et nuisible, surtout dans une culture où les femmes paient déjà le prix de ces conneries-là. Et oui — l’ironie, c’est que la chanson qui jouait à ce moment-là était Yo Perreo Sola (je “twerk’ seule), une chanson sur l’autonomie des femmes et le consentement. Cette tension est réelle. Le progrès n’est pas linéaire. La libération est chaotique.

Mais la nuance n’annule pas l’impact.

Que tu aimes Bad Bunny ou non — je ne suis pas son plus grand fan. Que tu aimes le reggaetón ou non — ce n’est pas mon genre préféré non plus — tout ça n’a pas vraiment d’importance.

Ce qui compte, c’est que pour les Portoricains, et pour les Latinos en général, ce moment-là a remonté le moral.

On vit une époque où des gens sont harcelés, détenus et criminalisés pour avoir parlé espagnol. Où les accents deviennent des preuves à charge. Où être Latino aux États-Unis est présenté comme suspect, illégal ou jetable. Où on dit aux gens — explicitement ou non — qu’ils ne sont pas à leur place.

Alors voir notre langue, notre musique, notre histoire, nos contradictions et notre joie placées sans gêne sur la plus grande scène au monde, ça compte.

Ça compte pour le jeune qui attend sur un quai glacé quelque part, qui parle espagnol avec ses amis et à qui on dit de se taire, sinon…

Ça compte parce que la représentation, ce n’est pas chercher l’approbation des puissants — c’est se reconnaître entre nous.

En 1988, on n’avait pas Bad Bunny.

Aujourd’hui, on l’a.